Fiche de lecture : "Seuls ensembles" de Sherry Turkle

25 February 2018

J'ai lu le livre de Sherry Turkle début 2015 et j'avais prévu d'écrire un article à son propos depuis longtemps (le brouillon date du 7 décembre 2015) donc le voici. Mieux vaut tard que jamais. Ce livre est important pour moi car il m'a servi de base dans mes réflexions sur la relation entre humains et technologies. C'est-à-dire nos relations sur les réseaux sociaux, dans le monde physique avec les téléphones portables, ou encore nos relations avec les robots. D'ailleurs, notre projet Qowala en a été beaucoup influencé. Je continue de tester ce nouveau format qui est d'avoir une introduction et une mise en contexte du livre, puis une suite de citations (je me remercie d'avoir pris des notes à l'époque), et à la fin des liens pour approfondir le sujet.

J'ai beaucoup apprécié le livre "Seuls ensemble" ("Alone together" en anglais) de Sherry Turkle, chercheuse au MIT. Je vous le dis d'emblée, je vais chercher à vous donner envie de lire ce livre ou à au moins vous intéresser au sujet. Si vous préférez regarder une vidéo plutôt que lire des citations, Sherry Turkle a aussi donné une conférence Ted.

Deux heures fut le temps que j'ai pris pour recopier les citations ci-dessous, sachant qu'il n'y a pas toutes celles que j'ai prises lorsque j'ai lu le livre. J'ai pris le temps de recopier car ce livre fut une bonne base pour mes recherches et j'espère qu'il pourra aussi vous aider. Sherry Turkle traite de nombreux sujets d'un point de vue sociologique. Elle décrit les débuts de l'intelligence artificielle et des robots et comment les gens interagissent avec ceux-ci. Aussi, elle écrit à propos des réseaux sociaux et comment ceux-ci influencent nos interactions sociales et modélisent nos relations.

Couverture du livre Seuls ensembles

Quelles que soient vos idées ou vos manières de vivre, vous avez dû vous rendre compte de l'impact qu'ont les technologies dans nos vies. Sherry Turkle a ici écrit une belle retranscription de son travail pour évaluer cet impact sur nos relations sociales. Si vous aviez déjà des pressentiments auparavant, ils seront peut-être ici confirmés. Si vous pensiez qu'on était qu'au début du changement induit par les technologies, alors vous comprendrez que ça a déjà commencé depuis longtemps.

Si vous rédigez un mémoire ou cherchez un début pour vos recherches, n'hésitez pas à piocher parmi les citations ci-dessous et parmi les liens bibliographiques en fin d'article.

Citations

Manquant de confiance en nos relations, désirant l'intimité tout en la craignant, nous comptons sur la technologie pour nous permettre à la fois d'entretenir des relations et nous protéger de leurs danger (p.14)

[...] nous semblons déterminés à doter des objets de qualités humaines, tout en étant heureux de traiter nos semblables comme des objets (p.17)

Nous sommes prêts à nous attacher à l'inanimé sans aucun préjugés (p.32)

Nous sommmes psychologiquement programmés non seulement pour prendre soin de ce que nous aimons, mais aussi pour aimer ce dont nous prenons soin. (p.33)

Historiquement, les robots ont d'abord fait peur car ils étaient assimilés à des technologies potentiellement incontrôlables, mais aujourd'hui, ils semblent plutôt représenter une idée rassurante, celle que dans un monde plein de problèmes, la science sera toujours capable de trouver une solution. (p.34)

Les espoirs placés en eux sont l'expression d'un optimisme technologie indéfectible. (p.34)

Les robots sociaux et la vie en ligne font miroiter la possibilité de relations totalement conformes à nos désirs (p.36)

Les technologies de la connectivité nous avaient promis de nous faire gagner du temps, mais à mesure que les téléphones portables puis les smartphones ont érodé la division entre travail et temps libre, le temps en est venu à manquer en permanence (p.37)

Avec la technologie, il est facile de communiquer seulement quand nous le voulons, et de nous désinvestir à notre gré. (p.38)

[...] même si leur intimité était maintenant devenue pour elle une tâche à accomplir en parallèle de plusieurs autres (p.38)

malaise dans la connectivité (p.39)

Le temps qu'ils passaient à discuter avant un rendez-vous ou dans le taxi n'était jamais du temps perdu. Il servait, au contraire, à cimenter les relations dans des équipes mondialisées dispersées aux quatre coins du monde, ainsi qu'à développer et à affiner des idées. (p.40)

Je me sens très loin d'elle (p.41)

Certains m'avouent que s'ils perdaient leur téléphone, "ils auraient l'impression de mourir" (p.42)

Quand un programme donne le moindre signe qu'il est capable d'empathie, les gens ont envie de lui dire quelque chose de vrai. (p.51)

[...] notre désir d'interagir avec l'inanimé ne dépend pas d'une tromperie dont nous serions les dupes, mais de notre désir de combler les vides. (p.51)

Après tout, notre vie en ligne est-elle autre chose qu'une mise en scène ? Nous existons sur les réseaux sociaux et faisons vivre nos avatars dans des mondes virtuels. (p?55)

Finalement, l'idée du mouvement autonome finissait par ne plus concerner que la respiration et le métabolisme, les deux mouvements caractéristiques de la vie. (p.57)

Pour savoir si un robot est vivant, aucun critère n'égale sa capacité à éprouver de l'affection. (p.59)

Lorsqu'ils [les enfants] parlent des robots sociaux, ils utilisent le terme "assez vivants", non sur le plan biologique mais sur le plan émotionnel. (p.60)

[...] ils [les enfants] sont à l'aise avec l'idée qu'un robot puisse être à la fois une machine et une créature. (p.60)

Les gens apprennet à voir leur esprit comme un programme et du matériel informatique. Ils prennent les antidépresseurs prescrits par leur psychothérapeutes, convaincus de pouvoir traiter en même temps les problèmes du moi biologique et du moi œdipien. (p.61)

Note de moi : Selon D.W. Winicott : objets "transitionnels" -> le sentiment de ne "faire qu'un" avec des choses extérieures à soi.

Les enfants veulent moins comprendre ces nouveaux objets que s'occuper d'eux. (p. 64)

Les enfants pensent que ce sont les corps qui doivent toujours être allumés, et ils ne s'éteignent que quand les gens ou les animaux meurent. Donc, s'il est impossible d'éteindre un Tamagotchi, cela signifie qu'il est vivant. (p.65)

Ces lieux de deuil virtuels font plus que leur offrir une façon d'exprimer leurs sentiments. Ils légitiment l'idée qu'il est approprié de pleurer le monde numérique - qu'il y a bien "là" quelque chose à pleurer. (p.69)

Encore plus qu'avec les Tamagotchi, les enfants s'attachent à un Furby spécifique : celui auquel ils ont appris l'anglais, celui qu'ils ont élevé. (p.74)

Il existe des mondes et des communautés en ligne où les gens se sentent à l'aise pour témoigner de leur amour envers leurs Furby et pleurer la mort de leurs Tamagotchi. [...] Ces "lieux consacrés" jouent un rôle important dans le développement du moment robotique, où l'intimité avec les machines sociales, dès lors qu'elle est partagée avec d'autres individus, finit par sembler natuelle. (p.481) Notes 39

Kara, une femme d'une cinquantaine d'années, analyse ce qu'elle ressent quand elle tient un Furby gémissant qui dit avoir peur. Elle trouve cela déplaisant : pas parce que je pense que le Furby a vraiment peur, mais parce que je refuse d'entendre de tels gémissements et de ne pas modifier mon comportement. J'ai l'impression que cette expérience pourrait profondément m'affecter si je la poursuivais. (p.86)

Tout être humain est limité par sa propre expérience, dit-il, alors que "les robots et les ordinateurs peuvent être programmés avec une quantité d'information illimitée". (p.94)

Je nous trouve fragile et cette fragilité, me semble-t-il n'est pas sans risques. (p.96)

Nous ne nous demandons pas si les machines peuvent à terme penser comme des humains, mais si les humains n'ont pas de tout le temps pensé comme des machines. (p.98)

Et nous comprenons que pour vivre des relations dans la durée, nous sommes obligés d'accepter autrui dans toute sa complexité. Mais quand nous imaginons un robot comme un vrai compagnon, ce travail devient superflu. (p.100)

Note de moi : comme il y a beaucoup de citations, à partir de maintenant j'ai sélectionné les prochaines citations. Enfin, comprenez que je ne recopie plus toutes mes notes.

Mais si quelqu'un s'habitue à une "compagnie" qui ne demande rien, la vie avec des personnes réelles peut sembler accablante. (p. 116)

Il vaut mieux que Mamie se sente seule plutôt qu'elle nous oublie parce qu'elle est en train de jouer avec son robot. (.p131)

En sommes-nous venus à considérer les personnes agées comme des non-personnes qui ne requièrenet plus de soins prodigués par des êtres humains ? [...] Selon les philosophes, notre capacité à nous mettre à la place d'autrui constitue une dimension essentielle de notre humanité. (p.179)

Aujourd'hui, dès que notre vie ralentit un tant soit peu, nous en profitons pour vérifier si nous avons reçu de nouveaux emails, de nouveaux textos, ou de nouvelles notifications. (p.242)

Quand les gens discutent au téléphone dans des espaces publics, ils n'ont pas l'impression d'exposer leur vie privée. Ils partent du principe que ceux qui se trouvent autour d'eux les traitent non seullement comme des personnes anonymes, mais aussi comme des personnes absentes. (p.246)

Ils ne peuvent pas partir en vacances et laisser leur bureau derrière eux, puisque leur bureau est intégré dans leur téléphone. (p.261)

Les effets du réseau sur la jeunesse d'aujourd'hui sont paradoxaux. La vie en ligne permet d'explorer plus facilement son identité (par exemple en se créant un avatar qui présente certaines différences par rapport à soi), tout en rendant plus difficile la possibilité d'oblitérer son passé, étant entendu que rien ne disparaît d'Internet. (p.269)

Le réseau encourage la prise d'indépendance (les enfants ont plus de liberté quand ils ont un téléphone portable), tout en l'inhibant (ils sont toujours joignables par leurs parents). (p.269)

Ces jeunes qui vivent dans l'attente constante de notifications. (p.271)

Traditionnellement, l'intimité ne pouvait se développer sans vie privée. Désormais, l'intimité sans vie privée redéfinit le sens que nous donnons à l'intimité même. (p.273)

Les mœurs évoulent et ce qui était auparavant assimilé à une "maladie" finit par apparaître comme un comportement normal. (p.282)

Cependant, ce n'est pas parce qu'un comportement devient normal qu'il perd la dimension problématique qui l'avait auparavant fait considérer comme pathologique. (p.283)

Sur Facebook tu es réduit à une liste de préférence. (p.293)

Devant son écran, on a enfin la chance de devenir par l'écriture la personne que l'on rêve d'être et d'imaginer les autres selon ses fantasmes, en les reconstruisant en fonction de ses propres besoins. (p.296)

[...] En effet, les communications numériques permettent, entre autres choses, de toujours se cacher derrière une nonchalance calculée. (p.312)

De plus en plus, les gens se sentent tenus de se justifier quand ils veulent être seuls ou ne pas répondre au téléphone. Et il est triste de voir qu'ils se tournent vers la technolgoie pour trouver des solutions au stress qu'il génénère. (p.318)

La solitude n'est pas un rejet du monde extérieur, elle offre l'espace nécessaire pour penser par soi-même. (p.318)

Nous avons besoin de communautés. (p.369)

Certains adolescents estiment que ces questions de vie privée ne sont pas si graves. [...] Dans cette perspective, cette mémoire numérique implacable ne causera de tort à personne mais créera au contraire une société plus tolérante. (p.394)

Quand on a mis sa vie sur Facebook, MySpace ou Google, on aime à penser que ces entreprises sont dirigés par des gens biens. On définit souvent les "gens biens" comme ceux avec qui l'on partage le trait de caractère le plus saillant. (p.395)

Qui pourrait bien s'intéresser à moi et à ma petite vie ? (p.394)

Notre problème ne tient pas à l'invention technologique, mais à la croyance que la technologie résoudra tous les problèmes. (p.436)

L'histoire d'Oedipe nous rappelle également la différence qu'il y a entre obtenir ce que l'on veut et obtenir ce que l'on croit vouloir. (p.437)

Pour aller plus loin

Sherry Turkle a cité plusieurs œuvres qui peuvent permettre d'aller plus loin :

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