Éducation à la frustration

19 May 2018

Il y a quelques semaines en regardant «(Tr)oppressé» j'ai eu une sorte de révélation en entendant la psychanalyste Fabienne Kraemer dire «aujourd'hui on n'a aucune éducation à la frustration» dans l'épisode à propos des relations amoureuses. Je pense que l'on peut comprendre en partie, avec ces mots, notre comportement aujourd'hui avec les technologies numériques et le confort auquel elles nous ont habitués.

Lorsque nous souhaitons écouter de la musique, nous lançons dans les instants qui suivent la musique via l'application dédiée ; lorsque nous sommes dans une salle d'attente, nous lançons l'application de jeu pour faire passer le temps ; lorsque nous ressentons un besoin d'interactions sociales, notre réseau social préféré est au bout de nos doigts. Quelques secondes sont suffisantes pour exaucer la plupart de nos désirs.

Je pourrais remonter loin dans l'histoire et énumérer les situations où il nous fallait attendre longtemps avant d'obtenir quelque chose. Mais il suffit de remonter à il y a environ 15 ans, dans les années 2000, lorsque nous utilisions encore des modems 56K pour se connecter à Internet. À cette époque il était courant de laisser son ordinateur allumé la nuit pour finir son téléchargement. Aujourd'hui, pour télécharger le même type de contenus qu'à l'époque, cela nous prendrait quelques secondes. Maintenant que nous sommes habitués à un confort, il nous est difficile de revenir en arrière, même exceptionnellement. Les personnes habituées à la vitesse de connexion de la fibre auront des difficultés à se satisfaire de la connexion des années 2000. Et plus les technologies se développent, plus nos exigences augmentent.

Notre comportement nous affecte nous, personnellement, mais aussi nos interactions sociales. Dans le livre "Seuls ensembles" de Sherry Turkle, l'auteure décrivait les relations dans un couple : «Et nous comprenons que pour vivre des relations dans la durée, nous sommes obligés d'accepter autrui dans toute sa complexité. Mais quand nous imaginons un robot comme un vrai compagnon, ce travail devient superflu.» (p.100). Habitués au confort et à la facilité que nous offre la technologie, certaines personnes pourraient préférer privilégier des relations sentimentales avec ou via la technologie plutôt qu'accepter la complexité de la personnalité humaine.

Certains services de rencontres amoureux (ou plutôt, intimes) en ligne se sont de plus en plus développés en réduisant les personnalités de chacuns et chacunes à ce qui est considéré comme l'essentiel, pour aller plus vite dans la sélection des personnes à rencontrer, et permettant ainsi d'aller droit au but.

À ne plus savoir affronter la frustration et à toujours nous réfugier dans le réconfort de la technologie, ne risquons nous pas de nous y laisser enfermé ?